vendredi 14 avril 2017

Une question de responsabilité


C'est une conversation qui a commencé, après le dessert, une fois les enfants éparpillés dans le jardin, devant une tasse de thé et le couvert non levé. C'est une discussion profonde avec la cousine d'Amaury, médecin de la sécurité sociale, qui a continué longtemps après que la théière soit vide et les dernières miettes de dessert soient avalées.

 

 

Elle et moi, chacune dans nos périmètres, avons à prendre des décisions qui ont un impact majeur pour les personnes que nous rencontrons. Pour leurs familles aussi. Elle peut refuser le passage en invalidité et obliger quelqu'un à reprendre le travail. Je peux priver quelqu'un de travail.
Et elle comme moi avons une conscience aiguë de cette responsabilité.

Nous échangions sur la solitude face à la décision. Sur le cadre de référence, sur l'expérience, qui servent parfois, et d'autres, pas. Notre décision dépend de l'appréciation que nous avons de la situation. Il n'y a pas de règle écrite ou de cadre évident.
Il s'agit de discernement, il s'agit de nuance. Il s'agit aussi parfois d'équité.
Il s'agit de distance quand la colère monte parce que notre interlocuteur joue un peu ou nous prend pour des gamines, quand notre interlocuteur sur-joue parce qu'on a l'air gentilles et qu'il doit être possible de nous influencer, voire de nous berner.


Mais il ne s'agit pas de légitimité. Nos diplômes, nos presque 20 ans d'expérience et le soutien des institutions qui nous ont nommées parlent pour nous.

On se disait le pincement au cœur quand on signe la lettre couperet et l'angoisse d'un éventuel geste désespéré  les jours qui suivent.
On se rappelait la règle implicite du "jamais le jeudi/vendredi", "jamais après le 10 décembre".

Nous n'avons pas été formées à prendre ces décisions, nous ne sommes pas accompagnées dans celles-ci.
Elle et moi connaissons des personnes qui prennent ce type de décisions et ne se soucient pas des conséquences. Elle et moi connaissons des personnes qui prennent ce type de décisions et qui s'y abîment année après année.
Certains tirent du plaisir de ce pouvoir, certains sont indifférents. Pour elle comme pour moi, ce pouvoir use.

La conversation a duré longtemps, bien après que la buche dans la cheminée ait été consumée. Elle avait une saveur rare, celle qui dépasse la surface des choses .

17 commentaires:

  1. Bonjour,
    Je viens d'avoir des frissons à la lecture de ton article. Je le trouve très profond, et très juste. Merci d'avoir conscience et de considérer à son juste niveau, ce "grand pouvoir". Merci de prendre soin des gens.
    (c'est pas facile d'exprimer ces frissons, je ne trouve pas les mots aussi bien que toi ...)

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  2. Quel texte ! Et surtout quelle pression ! Au regard des nombreux articles que tu as écrits sur la relation aux autres placée généralement dans l'écoute et la bienveillance, je me suis souvent demandée quelle drh tu étais, voici donc un aperçu. Bravo pour ce respect.
    Gaëlle

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    1. Gaëlle, j'essaie d'être cohérente et d'appliquer mes convictions. Mais c'est loin d'être simple et il faut être dans un environnement qui le permette.
      Merci pour ton commentaire!

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  3. Aucun métier n'est simple mais ces responsabilités sont énormes....

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    1. Je pense souvent aux enseignants, qui sont responsables de l'instruction de nos enfants. Et je leur tire mon chapeau !

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  4. Oh comme je comprends tout ce que tu dis ! Je suis, moi aussi, en RH, et même le recrutement était douloureux pour moi, c'est pourquoi j'ai fait le choix de la formation depuis plus de 10 ans. Même si parfois certaines situations sont frustrante, en formation, on écoute, on accompagne, on développe. .. ça me convient mieux.

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    1. Comme je te comprends, c'est la raison pour laquelle j'avais rejoint la formation aussi! Mais pour aller dans le monde associatif, il m'a fallu revenir à un job plus généraliste

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  7. Effectivement c'est une grande responsabilité, mais pas uniquement vis à vis de la personne en question (à mon avis). Je travail dans un endroit où on ne vire jamais personne, et où même, on ne change pas de poste quelqu'un qui ne convient pas du tout. c'est très très dur à vivre Au quotidien : il faut compenser ce que certaines personnes ne font pas, on dépense une énergie folle à essayer de contourner les incompétences/bêtises/caprices... Et à mon avis, ne pas se séparer de quelqu'un peut aussi, peut être a plus long terme, avoir de lourdes conséquences dans son équipe. bref, ta position n'est pas simple, mais elle est réellement nécessaire !

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    1. Ahh, l'équité, un vrai sujet! Comme toujours, c'est l'équilibre qui est délicat! Gros bisous

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  8. Une DRH comme j'aurais aimé en avoir : en 42 ans de carrière je n'en ai rencontré que 2, qui je pense avaient les mêmes soucis des personnels que toi. Les décisions lourdes ne sont pas faciles parfois nécessaires mais les fuir crée d'autres problèmes. Un poste où l'humanité est indispensable mais certainement lourd à porter.

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  9. Bonjour,
    Merci pour cet article et ces réflexions. J'ai eu à souffrir à certains moments de me viede ne pas réussir à trouver de boulot, à avoir l'impression même quand je pensais correspondre aux postes et "réussir" des entretiens de ne pas avoir le poste au bout du compte...La vie fait que je suis passée de l'autre côté puisque je participe à des épreuves orales de sélection sur certains concours, en tant que professionnelle. Et j'ai décidé au fil des années de réfléchir à comment élaborer une éthique de la sélection, une éthique de ces entretiens si intimidants. C'est une réflexion passionnante...

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    1. Roo, c'est passionnant. J'aimerais t'entendre sur cette éthique de la sélection.

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  10. Quel rôle difficile... Mais comme le relève aussi Mirza, parfois le manque de prise de responsabilités des RH pèse aussi très lourd. Ici aussi, on ne licencie pas les gens. Ca reste une source de tranquillité mais aussi une source de stress supplémentaire (pour compenser les incompétences ou le travail pas fait) et une profonde source de frustration (quel intérêt de bien faire son boulot puisque ni le salaire ni l'emploi y sont rattachés...)
    J'admire les RH qui croient en ce qu'ils font et qui ont justement conscience de leur reponsabilité humaine, dans tous les sens... (embaucher comme licencier, accompagner...) mais de mon expérience c'est malheureusement une minorite´... dont tu sembles faire partie :-)

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